Distribution : en première ligne face à l’incertitude. Entretien avec Marie Arnout, présidente de la Fédération des distributeurs de matériaux de construction (FDMC)

Crise de la construction, conflit au Moyen-Orient, instabilité réglementaire… Présidente de la Fédération des distributeurs de matériaux de construction, Marie Arnout analyse les tensions auxquelles est confronté le négoce et appelle les décideurs politiques à offrir au secteur du bâtiment la visibilité qui lui fait défaut.
9:3503/06/2026
Rédigé par FFB Nationale
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Bâtimétiers Numéro 83 | juin 2026

La distribution de matériaux est un intermédiaire clé entre les industriels et les entreprises. Comment les évolutions du secteur du bâtiment transforment-elles votre rôle ?

 

Marie Arnout — Vous avez raison de le rappeler, nous sommes un maillon indispensable, puisque nous gérons tant l’approvisionnement et la disponibilité des produits que la formation de nos équipes et le conseil à nos clients, pour lesquels nous sommes des apporteurs de solutions et des partenaires du quotidien – de fait, nos points de vente sont de vrais lieux de vie pour les entrepreneurs du bâtiment. Parmi nos missions, la formation, en particulier, prend une dimension nouvelle à l’heure de la décarbonation du secteur.

 

En collaboration avec les industriels, nous déployons de nombreuses actions dans nos points de vente pour aider nos clients à s’approprier ces nouveaux produits et technologies et à choisir les solutions les plus adaptées et décarbonées. Dans le même temps, nous privilégions de plus en plus les circuits courts et la fabrication française, ainsi que le recyclage des matériaux, la réduction des emballages, la réparation et la seconde vie. Cette transformation prend du temps mais mobilise toute notre profession. Nous avons également développé des offres spécifiques en matière de produits biosourcés et avons récemment signé, en Nouvelle-Aquitaine, une convention portant sur la promotion de ces matériaux. Ce segment de marché est prioritaire pour nous.

 

Dans notre secteur, la question de la visibilité est structurante. Comment travaillez-vous pour sécuriser et fluidifier les approvisionnements ?

 

M. A. — Le manque de stabilité politique et de visibilité, couplé à la sophistication des dispositifs existants, peut handicaper fortement le marché. Les incertitudes vécues sur le dispositif MaPrimeRénov’ et l’effet de stop-and-go ont engendré une instabilité chronique qui pénalise les entreprises. Pour autant, nous observons depuis quelques mois une volonté politique de lever certaines contraintes réglementaires. Les exigences de performance énergétique et environnementale de la RE 2020 devraient ainsi être assouplies ; la volonté du Gouvernement de desserrer l’étau, en ce qui concerne les passoires énergétiques, peut entraîner un effet de levier que les contraintes mises en place n’ont pas produit ; il ne faut pas oublier que la rénovation est aussi une exigence sociale, due à nos concitoyens.

 

Mais l’ensemble reste complexe et la visibilité de long terme insuffisante. Le dispositif des certificats d’économie d’énergie, par exemple, est aujourd’hui remis en cause par une large partie du personnel politique ; en cas de changement de majorité, il pourrait tout simplement disparaître. Pour toutes ces raisons, il nous paraît indispensable de porter, en collaboration avec la FFB, une exigence de visibilité accrue. Aujourd’hui, cette visibilité est au mieux d’un an pour tous les acteurs professionnels. Nous sommes par ailleurs dans le flou sur la loi de finances de 2027 et la mise en place d’un budget pour MaPrimeRénov’ ! Il faut que l’ensemble du personnel politique comprenne que cette situation est extrêmement dommageable pour notre secteur. Sans visibilité publique, toute la chaîne (industriels, distributeurs, artisans, entreprises) travaille en réaction plutôt qu’en anticipation. Les organisations professionnelles doivent exiger des partis politiques une visibilité à cinq ans.

 

Quel est votre point de vue sur le contenu de la réglementation REP PMCB (Responsabilité élargie du producteur des produits et matériaux de construction du bâtiment) ?

 

M. A. — L’objectif de la REP PMCB est légitime : mieux collecter, trier, recycler et réemployer les déchets du bâtiment, tout en luttant contre les dépôts sauvages. Mais sa mise en œuvre a été trop complexe et mouvante et parfois mal adaptée aux réalités du terrain. Les distributeurs se sont retrouvés en première ligne alors que leur métier n’est pas d’être opérateurs de déchets. Nous demandons donc une REP plus lisible, plus opérationnelle et économiquement soutenable.

 

Le projet d’arrêté modifiant le cahier des charges de la REP, en consultation publique depuis le 24 avril dernier, comporte des zones d’ombre sur lesquelles, comme la FFB, nous attendons des clarifications. Nous sommes par ailleurs fermement opposés aux nouvelles hausses des écocontributions annoncées par les éco-organismes – point de vue que nous partageons là encore avec la FFB. Nous avons eu l’occasion de soulever ces deux points lors d’un échange, le 12 mai dernier, avec le ministère.

 

Avec la FFB, au côté de laquelle nous siégeons au sein de l’opérateur Constructys, nous partageons une même exigence en matière de formation des collaborateurs 

Comment imaginez-vous l’évolution du secteur de la distribution à l’horizon 2030 ? Quels sont les principaux défis auxquels il sera confronté ?

 

M. A. — Les négoces devront répondre à quatre grands défis : accompagner la rénovation énergétique, intégrer les matériaux bas carbone, développer le réemploi et le recyclage, et continuer à garantir la disponibilité des produits dans les territoires. Le point de vente ne disparaîtra pas. Au contraire, il restera essentiel pour les artisans et entreprises, mais évoluera vers un rôle de plateforme de services : conseil, formation, logistique, reprise de certains flux de déchets, solutions numériques, accompagnement réglementaire… Le principal défi des années à venir consistera donc à maintenir un niveau d’exigence élevé en matière de formation et de montée en compétences de nos personnels. Avec la FFB, au côté de laquelle nous siégeons au sein de l’opérateur Constructys, nous partageons une même exigence en matière de formation des collaborateurs.

 

Cette montée en compétences est d’autant plus urgente que les produits deviennent de plus en plus complexes et qu’il nous faudra aussi relever le défi de l’électrification, qui impliquera de penser des logements en « tout électrique ». Un autre enjeu réside dans l’attractivité de notre métier auprès des jeunes. Nous avons déployé d’importants efforts pour mieux leur faire connaître nos activités, notamment grâce à un système d’ambassadeurs et à une présence régulière dans les salons et écoles. Je citerais un dernier défi : celui du vieillissement de la population et de l’adaptation des logements pour faciliter le maintien à domicile, porteur d’opportunités pour notre filière, et qui nécessitera là aussi une montée en compétences.

 

Aux contraintes réglementaires s’ajoute, désormais, l’instabilité géopolitique. En quoi le conflit actuel au Moyen-Orient affecte-t-il vos activités ?

 

M. A. — Des hausses de prix de 6 à 20 % en moyenne commencent à apparaître ; elles pourraient se doubler de problèmes d’approvisionnement et de ruptures de stock si le conflit durait, avec un contingentement de certains matériaux ou produits. Si l’on ajoute à cela l’envolée des coûts énergétiques et l’inquiétude latente des clients finaux, tous les voyants sont au rouge. Malgré les annonces gouvernementales, la reprise pourrait donc s’avérer plus compliquée que prévu. Dans ce contexte, une question se pose : combien de temps la filière, déjà éprouvée par une diminution chronique de son chiffre d’affaires d’année en année, peut-elle encore faire preuve de résilience ?

© FDMC

Négociante indépendante, Marie Arnout dirige une entreprise familiale, Aux Docks de Clamart, située à Clamart (Hauts-de-Seine), depuis 1987. Adhérente de la Chambre syndicale des négociants en matériaux de construction d’Île-de-France, elle devient présidente de l’Union régionale d’Île-de-France en 2007.

 

En 2008, désignée par son groupement, elle intègre le comité directeur de la Fédération des distributeurs de matériaux de construction. Elle devient vice-présidente de la Fédération de 2014 à 2020 puis en est élue trésorière. Elle est élue à l’unanimité à la présidence de la Fédération en 2022 et réélue pour trois ans en 2025. Elle est membre du comité exécutif de la CPME nationale.

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