Des livres, des murs au plafond

Dans le hall de l’immeuble de bureaux Espace Lumière à Boulogne-Billancourt, une bibliothèque toute hauteur habille murs et plafond en arche sur 220 m2 : vrais livres sur les murs, faux livres imprimés sur jaquettes papier et fibre de verre au plafond. Derrière le trompe-l’œil, treize mois d’ingénierie serrée.
7:1315/09/2026
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Bâtimétiers Numéro 84 | septembre 2026

Libéré en 2021-2022 et racheté par le promoteur américain Tishman Speyer, l’ancien siège de Canal+, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de- Seine), a été transformé en un ensemble de bureaux de 30 000 m2 baptisé Espace Lumière. Pour le hall d’entrée de ce site multi-locataires, l’agence d’architecture CALQ a imaginé une bibliothèque monumentale enveloppant murs et plafond dans l’atmosphère d’une grande salle de lecture contemporaine, ouverte sur une cafétéria, sans rupture visuelle entre les rayonnages bas et le plafond traité en trompe-l’œil.

 

C’est la société d’agencement Lachaumette Chaput qui a été désignée pour concevoir et réaliser cet ensemble au cours d’un chantier de treize mois mené de juillet 2023 à août 2024. « Sur les étagères, ce sont de vrais livres, mais au plafond, c’était impossible : la réglementation incendie est bien plus exigeante en parois horizontales qu’en parois verticales, et 6 600 ouvrages suspendus auraient représenté une charge structurelle trop contraignante », explique Cédric Lachaumette, président de Lachaumette Chaput. La solution retenue est un complexe papier non tissé armé d’une fibre de verre, classé M1, imprimé en haute définition.

 

Pour que l’illusion soit irréprochable, trois conditions devaient être réunies simultanément. La première tenait à la fidélité graphique : chaque livre devait être unique, car un motif répété, même discret, suffit à rompre l’effet à cette échelle. « Chaque livre a été développé individuellement, avec ses propres cotes et sa propre jaquette. Un travail considérable, mené par des graphistes en étroite collaboration avec nos équipes », précise Anne Gallic, directrice technique de Lachaumette Chaput. La deuxième condition relevait de la tenue mécanique : le support ne devait ni gondoler ni s’affaisser, sous peine de déformer les dos.

 

La troisième était une question d’exécution : chaque faux livre devait être posé parfaitement vertical, joint invisible, indiscernable d’un vrai depuis le sol. La géométrie du plafond en trapèze a ajouté une contrainte supplémentaire. « Le plafond n’est pas droit, et chaque livre devait être exactement repéré sur les plans pour que la pose soit cohérente de bout en bout », précise Anne Gallic.

Chiffres clés et corps de métiers mobilisés sur le chantier

 

  • Surface plafond-trompe-l’œil : 220 m2.
  • Hauteur sous voûte : 7 m.
  • Livres : 6 600 (vrais en vertical, M1 au plafond).
  • Agenceurs bois : ossature métallique, faux plafond, étagères suspendues, habillages, banque d’accueil, détail finitions (Lachaumette Chaput).
  • Tapissiers spécialistes décor éphémère : pose des faux livres en papier intissé fibre de verre M1.
  • Graphistes : conception de 6 600 jaquettes uniques en dessin assisté et modélisation spatiale.
  • Imprimeurs : impression des jaquettes sur support M1 et façonnage des faux livres.
  • Électriciens : réseaux courants fort et faible, intégration LED sous chaque tablette, éclairage de la banque d’accueil.
  • Lot CVC : bouches de climatisation intégrées discrètement dans la bibliothèque.
  • Faux-plafond : plages en BA13 en périphérie du plafond. Peintres : traitement des plages en BA13 en périphérie du plafond.

Une logique de chantier imposée par la hauteur

 

Réseaux fluides, gaines de climatisation, câblage électrique : tous les corps d’état techniques devaient avoir achevé leur travail avant que les agenceurs puissent poser la bibliothèque. Le hall s’est donc retrouvé en queue de planning, position d’autant plus contraignante que l’agenceur est forcé d’intervenir en dernier sur des éléments d’une extrême fragilité. La séquence de Lachaumette Chaput s’est construite par strates. L’ossature de faux plafond a été réalisée en premier, suivie de la fermeture de celui-ci par des panneaux mélaminés blancs micro-perforés qui assurent à la fois le fond de bibliothèque et le traitement acoustique du volume.

 

Leurs perforations de 0,5 mm, quasi invisibles à l’œil nu, absorbent les ondes sonores de ce grand espace ouvert. « Ces panneaux, coûteux et à longs délais d’approvisionnement, sont pratiquement imperceptibles une fois posés, mais déterminants pour la qualité acoustique du hall », souligne Anne Gallic. Les habillages latéraux ont été posés dans un second temps, suivis des étagères murales puis des étagères de plafond suspendues, autoportées et ancrées sans visserie apparente. « Les tablettes devaient paraître encastrées dans les panneaux de fond, la fixation entièrement dissimulée par l’arrière.

 

Les éclairages LED y ont été intégrés pour valoriser les dos des livres », détaille Anne Gallic. La pose des faux livres a constitué l’étape la plus longue et la plus exigeante. Six à huit compagnons ont travaillé en roulement pendant environ quatre mois, répartis sur deux nacelles télescopiques déployées simultanément dans le hall. « En hauteur, le temps de pose est multiplié par trois ou quatre. Travailler les bras levés et la tête au plafond est autrement plus contraignant qu’une intervention en partie verticale », observe Cédric Lachaumette.

 

À cette contrainte physique s’ajoutait une exigence de précision absolue : le moindre écart de verticalité, le moindre joint visible, et l’illusion s’effondrait. La démarche a été sécurisée par une zone témoin de quatre mètres carrés avant tout déploiement. C’est à ce stade que les protocoles de pose ont été validés définitivement, livre par livre, avant d’être appliqués à l’ensemble du plafond. « Un ouvrage de cette nature représente un investissement certain. Il n’était pas envisageable de revenir sur les choix une fois les 6.600 livres posés en plafond », résume Anne Gallic. Le résultat restitue parfaitement l’atmosphère d’une grande bibliothèque contemporaine, prolongée par une banque d’accueil en Corian blanc et lames de chêne qui s’étire depuis le hall en U jusqu’à la cafétéria.

 

« Nous n’avions jamais réalisé un tel ouvrage et je ne connais pas d’équivalent en France à cette échelle. Pas un visiteur n’est entré dans ce hall sans exprimer sa stupéfaction. La réalisation a été complexe, mais le résultat est à la hauteur », conclut Cédric Lachaumette.

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