Dans la Marne, la charpente en chêne du chai Barons de Rothschild perpétue les gestes d’autrefois

Sous une coque de bateau inversée en chêne massif, la nouvelle cuverie de Champagne Barons de Rothschild, à Vertus, révèle une technicité rare. Retour sur ce chantier hors norme achevé en janvier 2025.
7:2015/09/2026
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Bâtimétiers Numéro 84 | septembre 2026

Au cœur de la Côte des Blancs, dans la Marne, le domaine Prieur de Vertus conservait intacte depuis 1874 la silhouette archétypale d’une maison de champagne du XIXe siècle : caves voûtées sur deux niveaux, cellier en élévation, façade de pierre et de brique. Après avoir acquis le clos attenant en 2013, la famille Rothschild a racheté parcelle après parcelle les terres environnantes pour redonner au domaine ses limites d’origine, avant d’engager la transformation du bâtiment en centre de vinification. Sous la maîtrise d’œuvre de l’architecte rémois Giovanni Pace et du cabinet d’ingénierie Cical Synergies, le programme concentre sur trois niveaux l’ensemble des activités de la maison, depuis la réception des moûts jusqu’au tirage.

 

Le chai a été inauguré le 25 juin 2025, en même temps que la première cuvée parcellaire issue du Grand Clos. « L’objectif, dès le départ, était simple : rendre à ce bâtiment son âme d’origine », résume Guillaume Lété, chef de cave de Champagne Barons de Rothschild, qui a suivi le chantier pendant quatre ans en endossant un rôle de chef de projet côté maître d’ouvrage.

 

Cette continuité se lit aujourd’hui dans chaque détail de la prestigieuse cuverie : les ouvertures reprises à l’identique, les nouveaux espaces créés sans effet de rupture et une charpente apparente en chêne massif dominant l’ensemble, dont la forme en coque de bateau inversée transforme l’espace de vinification en une vaste nef lumineuse.

 


© CHAMPAGNE BARONS DE ROTHSCHILD
© CHAMPAGNE BARONS DE ROTHSCHILD

Des métiers anciens au service d’un programme contemporain

 

C’est Le Bâtiment Associé, implanté à Muizon (Marne), retenu pour les lots charpente et taille de pierre, qui a conçu, fabriqué et posé cet ouvrage unique grâce à son bureau d’études intégré. La charpente représente 48 m3 de chêne massif issu des Hauts-de-France pour une emprise au sol de 549 m2 : 240 m linéaires de pannes, 120 m linéaires de sablières, 60 m linéaires de faîtage. « Ce type de charpente en coque de bateau appartient à une tradition ancienne dont la maîtrise ne s’improvise pas. Sa conception exige une connaissance approfondie de l’art du trait que seule une longue pratique permet d’acquérir », souligne Michaël Simier, directeur Construction bois de l’entreprise Le Bâtiment Associé.

 

Le bureau d’études a d’abord procédé à un scan complet du bâtiment existant pour établir un relevé précis, avant d’échanger avec les équipes gros oeuvre pour fixer les descentes de charge. C’est sur cette base que les assemblages ont été dimensionnés, en cherchant à concilier les exigences structurelles et l’esthétique souhaitée par la maîtrise d’ouvrage. Cette maîtrise de bout en bout a permis une démarche rare : avant tout transport, une ferme prototype a été soumise à la validation de Philippe Sereys de Rothschild, P-DG du groupe Baron Philippe de Rothschild, qui s’est déplacé en personne dans les ateliers pour en approuver les proportions. « Malgré l’évolution des outils numériques, ce chantier démontre que le savoir-faire de nos compagnons reste irremplaçable.

 

C’est ce qui rend cette réalisation particulièrement précieuse », insiste Michaël Simier. La géométrie en coque de bateau génère des poussées latérales importantes sur les murs porteurs patrimoniaux, que l’on ne pouvait ni affaiblir ni surcharger sans prendre certaines précautions. « Les fermes s’appuient à l’intérieur des murs sur des corbeaux en béton coulés à chaque point de pose, ce qui neutralise toute poussée latérale », précise Michaël Simier.

 

Les fermes, transportées en convoi exceptionnel depuis les ateliers, ont ensuite été levées à la grue et mises en place une à une. La forme courbe des éléments imposait de travailler le bois en volume massif, sans recours au lamellé-collé. Chaque pièce cintrée a été taillée à la main dans un plot de chêne brut, à la toupie et à la scie à ruban portative. « Taillées dans la masse, à l’ancienne, ces pièces garantissent la cohérence visuelle d’une charpente entièrement apparente », explique Michaël Simier. À ce défi de taille s’ajoute une contrainte chimique propre au chêne massif : au contact de l’humidité, sa teneur élevée en tanin peut tacher durablement les maçonneries environnantes.

 

Sur un chantier de restauration patrimoniale, cela imposait une coordination étroite entre charpentiers, maçons, tailleurs de pierre et couvreurs, la mise hors d’eau devant intervenir dans les délais les plus courts après le levage. « Il y a une maîtrise réelle des techniques, que ce soit sur la pierre ou sur le bois. Les équipes sont à l’écoute et force de proposition. Sur des temps longs comme celui-ci, cette qualité de relation est aussi importante que la compétence technique », se félicite Guillaume Lété. Le parallèle avec son métier de vigneron s’est imposé naturellement : « Dans les deux cas, on travaille sur une matière qui a une histoire.

 

Il s’agit d’intervenir avec précision, sans jamais la dénaturer, en s’appuyant sur des savoir-faire transmis de génération en génération », conclut le chef de cave. Sous une charpente taillée à l’ancienne, une cuverie résolument contemporaine s’ouvre sur le Grand Clos de vignes : une cohérence saisissante entre deux savoir-faire d’excellence.

Du chêne local à la ferme posée : une filière courte au service du patrimoine

 

Avec un approvisionnement dans les Hauts-de-France, le chêne massif s’imposait autant par sa cohérence territoriale que par ses qualités intrinsèques : ses sections offrent la qualité de fil indispensable à la taille de pièces cintrées en volume plein, incompatible avec le lamellé-collé sur un ouvrage entièrement apparent. Cette exigence engage toute la chaîne de production, de la conception en bureau d’études jusqu’à l’assemblage à blanc en atelier, avant même que les fermes ne quittent l’entreprise.

 

Outre que la source d’approvisionnement est située à moins de 200 km du chantier, le bois bénéficie par ailleurs d’une traçabilité complète, de la forêt à la pose, en cohérence avec les exigences d’une maison dont chaque cuvée revendique l’origine parcellaire de ses raisins.


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